AFRIQUE : LE VÉRITABLE POUVOIR N’EST PAS CELUI QU’ON CONSERVE, MAIS CELUI QU’ON SAIT TRANSMETTRE
Entre obsession du pouvoir, dépendance politique et liberté économique, l’Afrique doit désormais choisir entre fabriquer des héritiers politiques et bâtir des générations d’entrepreneurs.
En Afrique, combien de dirigeants peuvent aujourd’hui quitter le pouvoir, rentrer chez eux, dormir paisiblement et regarder leur successeur gouverner sans craindre pour leur sécurité, leur liberté ou leur patrimoine ? Cette interrogation, aussi dérangeante que fondamentale, révèle l’une des grandes fragilités de nos systèmes politiques. Lorsque le pouvoir devient une assurance-vie, sa conservation cesse d’être une responsabilité pour devenir une obsession. Et lorsqu’un homme redoute de perdre ses privilèges en quittant ses fonctions, c’est toute la démocratie qui risque de devenir prisonnière de ses inquiétudes. Je continue d’affirmer une conviction profonde. Le meilleur moyen d’exercer le pouvoir, de dormir en paix chaque soir et de pouvoir le transmettre sans craindre qu’on vous l’arrache un jour, c’est de créer son propre business, et non de faire de la politique son unique moyen de subsistance. Cette affirmation ne constitue nullement une condamnation de l’engagement politique. Elle invite plutôt à repenser les rapports entre pouvoir, argent, indépendance personnelle et responsabilité publique.
QUAND LA POLITIQUE DEVIENT UN MÉTIER À VIE, LA DÉMOCRATIE DEVIENT UNE PRISON
Dans plusieurs pays africains, la conquête du pouvoir ne répond plus exclusivement à une ambition de transformation nationale. Elle représente parfois un instrument d’ascension sociale, une garantie de revenus, un moyen d’accéder aux marchés publics ou de préserver des intérêts économiques. Le problème commence lorsque la survie matérielle d’un responsable dépend entièrement de sa position politique. Quitter ses fonctions peut alors signifier perdre son statut, ses ressources, son influence et parfois sa protection. Comment, dans ces conditions, espérer une alternance sereine ? Comment demander à un homme de transmettre paisiblement une fonction lorsqu’il a organisé toute son existence autour de sa conservation ? Un pouvoir dont on ne peut sortir sans avoir peur n’est plus seulement une responsabilité. Il peut devenir une captivité. Cette réalité contribue à expliquer certaines résistances à l’alternance, sans pour autant excuser les dérives autoritaires ni faire oublier les responsabilités institutionnelles.
L’ENTREPRENEURIAT COMME INSTRUMENT DE LIBERTÉ ET DE DIGNITÉ
Un entrepreneur qui développe une activité viable, crée des emplois, produit des richesses et construit progressivement son autonomie financière dispose d’une liberté que ne garantit pas nécessairement une carrière politique. Il peut participer au débat public sans attendre une nomination. Il peut défendre une conviction sans rechercher systématiquement une faveur. Il peut contribuer au développement de son pays sans dépendre exclusivement des ressources de l’État. Cette indépendance n’est toutefois ni automatique ni absolue. L’entreprise comporte ses propres risques, et les intérêts économiques peuvent eux aussi créer des dépendances ou des conflits d’intérêts. Mais une société qui encourage la création d’entreprises solides élargit les possibilités d’émancipation de ses citoyens. L’Afrique ne doit pas seulement apprendre à ses enfants comment accéder au pouvoir. Elle doit surtout leur donner les moyens de créer de la valeur sans avoir besoin du pouvoir. C’est là que se situe une partie essentielle de notre révolution économique et démocratique.
LE DRAME D’UNE JEUNESSE QUI ATTEND TOUT DE L’ÉTAT
Chaque année, des millions de jeunes Africains arrivent sur le marché du travail avec des diplômes, des compétences et des ambitions. Pourtant, trop nombreux sont ceux qui considèrent encore la fonction publique, la nomination politique ou la proximité avec les décideurs comme les principales voies de réussite. Cette situation traduit aussi des difficultés structurelles bien réelles. Accès insuffisant au financement, coût du crédit, faiblesse des infrastructures, lourdeurs administratives, formation parfois déconnectée des besoins économiques et insuffisance des débouchés.
Il serait injuste de demander à la jeunesse d’entreprendre sans lui donner les instruments nécessaires pour réussir. L’enjeu n’est donc pas de remplacer la dépendance politique par un discours abstrait sur l’entrepreneuriat. Il consiste à construire un environnement dans lequel une idée productive peut devenir une entreprise, une entreprise peut devenir une industrie et une industrie peut contribuer à transformer une nation. Une jeunesse qui ne voit son avenir que dans les nominations politiques risque de devenir dépendante des hommes. Une jeunesse capable de créer des entreprises peut contribuer à bâtir des institutions plus fortes que les hommes.
TRANSMETTRE LE POUVOIR NE DOIT PAS SIGNIFIER TRANSMETTRE UN HÉRITAGE PRIVÉ
La question de la transmission mérite également une clarification fondamentale. Dans une entreprise familiale, un fondateur peut préparer sa succession et transmettre légalement son patrimoine à ses enfants. Dans une République, en revanche, le pouvoir politique n’appartient ni à un père, ni à un fils, ni à un clan. Il appartient au peuple. La véritable grandeur d’un dirigeant ne consiste donc pas à installer ses proches aux commandes de l’État, mais à laisser derrière lui des institutions suffisamment solides pour fonctionner indépendamment de sa personne. Un chef d’État doit pouvoir quitter ses fonctions sans craindre des représailles arbitraires. Mais cette sécurité doit résulter de l’État de droit, et non d’une immunité accordée en échange du silence ou de l’impunité. La paix après le pouvoir ne doit jamais être le privilège des anciens dirigeants. Elle doit être la conséquence normale d’une République juste.
TROIS RUPTURES POUR CHANGER LE DESTIN ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE DE L’AFRIQUE
La première rupture consiste à faire de l’entrepreneuriat une priorité stratégique. Les gouvernements doivent faciliter la création d’entreprises, développer des mécanismes de financement adaptés, sécuriser les investissements et ouvrir davantage les marchés aux jeunes entrepreneurs. La deuxième impose de réhabiliter la politique comme un service rendu à la nation et non comme une carrière fondée sur l’accumulation de privilèges. Cela suppose des institutions de contrôle indépendantes, une transparence effective dans la gestion publique et des règles rigoureuses contre les conflits d’intérêts. La troisième exige de préparer les générations futures à l’autonomie économique. Dès l’école, il faut valoriser l’initiative, la créativité, les compétences techniques, l’innovation et la culture de la production. L’Afrique possède une jeunesse immense, des ressources considérables et un potentiel entrepreneurial remarquable. Elle doit désormais transformer ces atouts en entreprises compétitives, en emplois durables et en prospérité partagée.
LE POUVOIR PASSE, LA RICHESSE PRODUCTIVE PEUT TRAVERSER LES GÉNÉRATIONS
L’histoire politique africaine est jalonnée de dirigeants qui ont longtemps exercé le pouvoir avant de disparaître de la scène publique. Certains ont laissé des institutions solides. D’autres ont laissé des divisions, des crises ou des économies fragilisées. Ce constat devrait nous enseigner une vérité simple. La durée d’un règne ne mesure pas la grandeur d’un dirigeant. Ce sont les transformations durables qu’il laisse à son pays qui constituent son véritable héritage. Un mandat politique a une fin. Une entreprise bien gouvernée peut survivre à son fondateur. Une institution solide peut traverser plusieurs générations. Une jeunesse formée et économiquement autonome peut transformer durablement une nation. L’Afrique n’a pas besoin de renoncer à la politique. Elle a besoin de responsables qui n’en soient pas prisonniers, d’entrepreneurs qui créent de la richesse et de citoyens qui puissent choisir librement leurs dirigeants. Je rêve d’une Afrique où l’on entre en politique pour servir et non pour survivre. D’une Afrique où l’on quitte le pouvoir sans trembler. D’une Afrique où nos enfants héritent davantage d’entreprises, de connaissances et d’opportunités que de rivalités politiques. Car, finalement, la plus grande réussite n’est pas de conserver un fauteuil jusqu’à la fin de sa vie. C’est de pouvoir le quitter avec dignité, de regarder son pays poursuivre sa marche et de savoir que l’on a contribué à construire quelque chose de plus grand que soi. Le pouvoir politique est temporaire. La dignité doit être permanente. La liberté économique peut se construire. Et la République, elle, doit demeurer.
Dr Tete Samuel Mathey Libre penseur ,Entrepreneur et promoteur de l’autonomisation économique africaine
le225hebdo.com
AFRIQUE : LE VÉRITABLE POUVOIR N’EST PAS CELUI QU’ON CONSERVE, MAIS CELUI QU’ON SAIT TRANSMETTRE
Entre obsession du pouvoir, dépendance politique et liberté économique, l’Afrique doit désormais choisir entre fabriquer des héritiers politiques et bâtir des générations d’entrepreneurs.
Par Joel Rabbi
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