COMMERCE, INDUSTRIE, ARTISANAT ET PME, DIX ANS DE CROISSANCE, DES MILLIARDS INVESTIS, MAIS QUELLE TRANSFORMATION POUR LES IVOIRIENS ?
Dix ans de réformes, de stratégies industrielles, de programmes de financement, de zones économiques aménagées et de milliards mobilisés. Dix ans durant lesquels la Côte d’Ivoire a multiplié les initiatives pour bâtir une économie productive, compétitive et créatrice d’emplois. Pourtant, au terme de cette décennie, une interrogation majeure traverse le débat économique national. Comment expliquer que les indicateurs de croissance progressent, tandis que tant de commerçants, d’artisans et de petits entrepreneurs continuent de se heurter aux difficultés de financement, aux coûts de production et à la faiblesse de leurs débouchés ? Le véritable enjeu n’est plus seulement de savoir combien l’État a investi, mais quelle transformation durable ces investissements ont produite. Entre 2016 et 2026, les politiques du commerce, de l’industrie, de l’artisanat et de la promotion des PME ont connu plusieurs réorganisations institutionnelles. Souleymane Diarrassouba, nommé en janvier 2017 et resté près de neuf ans à la tête des portefeuilles du commerce et de l’industrie, a accompagné une période importante de cette transformation. Son départ en janvier 2026 pour le ministère du Plan et du Développement, suivi de l’arrivée d’Ibrahim Kalil Konaté, offre l’occasion d’examiner les réalisations, les limites et les défis d’une décennie d’action publique.
UNE INDUSTRIE EN EXPANSION, MAIS UNE TRANSFORMATION STRUCTURELLE ENCORE À APPROFONDIR
Les statistiques gouvernementales révèlent une progression significative de l’activité industrielle. Selon le bilan présenté lors de la passation de charges de janvier 2026, la valeur ajoutée industrielle serait passée de 6 212 milliards de FCFA en 2018 à 14 104 milliards en 2025, soit une augmentation nominale de 127,04 %. Dans le même temps, la part du secteur industriel dans le PIB est passée de 17,8 % en 2021 à 22,7 % en 2024. Les superficies de zones industrielles aménagées sont passées de 1 264,67 hectares en 2011 à 2 253,67 hectares en 2024, soit près de 989 hectares supplémentaires. Ces données traduisent une expansion des capacités économiques. Mais la hausse de la valeur ajoutée en francs courants ne correspond pas nécessairement à une progression équivalente des volumes produits. Quant à la part du secteur industriel dans le PIB, elle ne renseigne pas à elle seule sur la place de l’industrie manufacturière, les emplois créés ou la compétitivité des entreprises. La question mérite donc d’être posée. Combien d’unités industrielles nouvelles fonctionnent effectivement ? Quels sont leurs taux d’utilisation des capacités ? Combien d’emplois qualifiés ont été créés ? Quelle proportion des intrants, des équipements et des services provient d’entreprises ivoiriennes ? Une zone industrielle aménagée n’est pas automatiquement une usine opérationnelle. Et une usine construite ne constitue une réussite économique durable que si elle produit, emploie et demeure compétitive.
CACAO, ANACARDE ET HÉVÉA, LES CHIFFRES PROGRESSENT, MAIS LA VALEUR AJOUTÉE RESTE L’ENJEU CENTRAL
Premier producteur mondial de cacao et acteur majeur de plusieurs filières agricoles, la Côte d’Ivoire a fait de la transformation locale une priorité économique. Les chiffres officiels montrent que le taux de transformation du cacao est passé de 28,57 % en 2017 à 42 % en 2024, soit une progression de 13,43 points. Pour l’anacarde, le taux est passé de 6,7 % en 2014 à 36,4 % en 2024, une hausse de 29,7 points. Celui de l’hévéa est passé de 77,67 % en 2017 à 92,70 % en 2024. Ces évolutions constituent des avancées documentées. Elles démontrent que les capacités locales de transformation se sont renforcées. Mais elles révèlent aussi l’ampleur du travail restant pour développer les produits finis, les marques nationales et les chaînes de valeur à forte intensité d’emplois.
Dans le cacao, transformer des fèves en beurre, poudre ou pâte constitue une étape industrielle importante. Mais la fabrication de chocolat fini, son conditionnement, sa commercialisation et sa distribution internationale permettent de capter d’autres segments de valeur. Dans l’anacarde, les progrès sont également notables. La production nationale a dépassé 1,5 million de tonnes en 2025, selon les données gouvernementales, avec des recettes d’exportation supérieures à 1 000 milliards de FCFA. Le défi consiste désormais à accroître la transformation compétitive et les débouchés des produits à plus forte valeur ajoutée. La Côte d’Ivoire ne doit pas seulement chercher à transformer davantage ses matières premières. Elle doit aussi déterminer quelle part de la richesse créée revient effectivement à ses entreprises, à ses travailleurs et à ses producteurs.
PME, PLUS DE 56 000 ENTREPRISES ACCOMPAGNÉES, MAIS COMBIEN SONT DEVENUES DURABLEMENT COMPÉTITIVES ?
Les petites et moyennes entreprises constituent l’un des principaux leviers de diversification économique et de création d’emplois. En juillet 2025, l’agence Côte d’Ivoire PME annonçait avoir accompagné 56 225 entreprises depuis 2017, dont 12 767 au cours de l’année 2024. La mise en place du Guichet unique de développement des PME, de Côte d’Ivoire PME et de la Société de garantie des crédits aux PME a contribué à structurer les dispositifs publics de soutien. Mais accompagner une entreprise ne signifie pas nécessairement lui avoir accordé un financement. Et financer une entreprise ne garantit ni sa rentabilité ni sa pérennité. Selon le bilan gouvernemental, 889 PME avaient bénéficié en 2022 de financements publics totalisant 44,409 milliards de FCFA. Les mécanismes de soutien ont ensuite poursuivi leur développement. Ces chiffres appellent des précisions. Quelle proportion des entreprises accompagnées a effectivement obtenu un crédit ? Combien ont augmenté leurs effectifs ? Combien sont encore actives trois années après leur accompagnement ? Quelle répartition existe entre Abidjan et les régions ? L’accès au crédit bancaire, le coût des garanties, les délais de paiement et la capacité à obtenir des marchés restent des questions déterminantes pour les petites entreprises. La réussite d’une politique de promotion des PME ne se mesure pas seulement au nombre d’entreprises reçues dans les dispositifs publics. Elle se mesure à leur capacité à survivre, à investir, à produire et à créer durablement des emplois.
MARCHÉS PUBLICS, UNE BAISSE DE 10,5 POINTS QUI MÉRITE DES EXPLICATIONS
L’accès des PME à la commande publique constitue un indicateur particulièrement révélateur. Selon les données officielles, la part en valeur des marchés publics attribués aux PME est passée de 45,4 % en 2023 à 34,9 % en 2024, soit une diminution de 10,5 points. Dans le même temps, le nombre de marchés obtenus par les PME est passé de 3 130 à 4 165, tandis que le nombre d’entreprises bénéficiaires progressait de 1 108 à 1 803. Ces évolutions doivent être analysées ensemble. Elles indiquent que davantage de PME ont accédé aux marchés publics, mais que leur part dans la valeur totale des marchés attribués a diminué. La question n’est donc pas seulement de savoir combien de PME remportent des marchés. Il faut également examiner leur montant moyen, leur concentration sectorielle, les délais de règlement et la capacité des entreprises à exécuter les contrats dans de bonnes conditions. Une politique d’inclusion économique doit permettre aux PME d’obtenir davantage de contrats, mais aussi de conquérir une place durable dans les marchés à forte valeur ajoutée.
COMMERCE INTÉRIEUR, 8 639 MILLIARDS DE VALEUR AJOUTÉE, MAIS QUEL EFFET SUR LE POUVOIR D’ACHAT ?
Lors de sa passation de charges en janvier 2026, Souleymane Diarrassouba a présenté une progression de la valeur ajoutée du commerce de 4 947 milliards de FCFA en 2017 à 8 639,9 milliards en 2025, soit une augmentation de 74,64 % en valeur nominale.
Le bilan gouvernemental recense également une progression du nombre de marchés de gros, de détail et de proximité, passé de 702 en 2011 à 795 en 2024. L’activité commerciale s’est donc développée. Mais cette expansion ne suffit pas à déterminer l’évolution du pouvoir d’achat ou de la rentabilité des petits commerçants. Les consommateurs restent confrontés aux variations des prix alimentaires, aux coûts du transport, aux dépenses de logement et aux contraintes de leur budget quotidien. Une inflation contenue ne signifie pas nécessairement un retour des prix à leurs niveaux antérieurs. La politique de lutte contre la vie chère doit donc être évaluée sur la base de paniers de consommation, de séries de prix et de revenus comparables. Quel a été l’effet des contrôles sur les prix réellement payés ? Quelles sanctions ont été appliquées aux pratiques frauduleuses ? Quels résultats les actions de surveillance ont-elles produits sur la concurrence et la transparence des marchés ? Une économie qui progresse dans les comptes nationaux doit aussi pouvoir démontrer comment cette progression améliore les conditions de vie des ménages.
LUTTE CONTRE LA FRAUDE, DES SAISIES EN HAUSSE, MAIS QUELLE EFFICACITÉ PRÉVENTIVE ? La valeur des produits contrefaits ou frauduleux saisis est passée, selon le bilan gouvernemental, de 1,41 milliard de FCFA en 2019 à 6,68 milliards en 2024. Cette hausse témoigne d’une activité de contrôle importante. Elle ne permet cependant pas de déterminer, sans données complémentaires, si la fraude a augmenté, si les contrôles sont devenus plus efficaces ou si plusieurs phénomènes se sont combinés. L’évaluation doit également porter sur les condamnations, les récidives, les filières démantelées et les conséquences économiques pour les entreprises respectueuses des règles. Car la fraude commerciale ne porte pas seulement atteinte aux consommateurs. Elle fragilise également les entreprises qui supportent les coûts de la conformité, de la fiscalité et de la qualité.
COMMERCE EXTÉRIEUR, UN EXCÉDENT DE 1 462 MILLIARDS DE FCFA, MAIS QUELLE DIVERSIFICATION ?
Au premier trimestre 2025, la Côte d’Ivoire a enregistré un excédent commercial de 1 462 milliards de FCFA, contre 423 milliards au premier trimestre 2024. Sur la même période, le chiffre d’affaires du commerce global a progressé de 10 %, tandis que la production industrielle augmentait de 3,7 % en moyenne, selon les données communiquées par le gouvernement. Le nombre d’entreprises exportatrices est passé de 1 277 en 2012 à 2 149 en 2024, soit 872 entreprises supplémentaires. Ces performances témoignent d’un dynamisme économique réel. Mais l’excédent commercial doit être analysé à la lumière des cours internationaux, notamment ceux des matières premières agricoles, et de l’évolution des importations. La création de Côte d’Ivoire Export, l’opérationnalisation du Guichet unique du commerce extérieur et les démarches liées à la Zone de libre-échange continentale africaine constituent des réformes importantes. Le bilan gouvernemental fait état de 1 034 entreprises ivoiriennes accompagnées à l’exportation entre 2011 et fin juin 2025, ainsi que de 153 459 certificats de conformité émis dans le cadre du programme de vérification des importations depuis 2017. Mais combien de PME ivoiriennes exportent régulièrement des produits finis ? Combien ont conquis de nouveaux marchés africains ? Quelle part de la croissance des exportations provient de produits manufacturés ? Exporter davantage constitue un progrès. Diversifier les exportations et renforcer les entreprises nationales représente une transformation économique plus profonde.
ARTISANAT, UN SECTEUR ESSENTIEL QUI MÉRITE DAVANTAGE DE VISIBILITÉ STATISTIQUE
L’artisanat participe à l’emploi, à la transmission des savoir-faire et à l’économie locale. Menuisiers, mécaniciens, couturiers, tisserands, potiers, ferronniers et de nombreux autres professionnels contribuent quotidiennement à la production nationale.
Les initiatives de structuration de la Chambre nationale des métiers et de valorisation des produits traditionnels ont participé à la reconnaissance institutionnelle du secteur. La protection de savoir-faire tels que le pagne baoulé ou l’attiéké des Lagunes représente également un enjeu économique et culturel. Mais l’artisanat mérite un bilan quantitatif plus détaillé. Combien d’ateliers ont été modernisés ? Combien d’artisans ont accédé au crédit ? Combien ont bénéficié d’équipements productifs ? Quelle part des marchés publics leur est accessible ? Sans ces indicateurs, il reste difficile de mesurer la portée des politiques conduites. L’artisanat ne doit pas seulement être célébré comme un patrimoine. Il doit être accompagné comme une véritable force de production nationale.
UNE ÉCONOMIE DE PLUS DE 1,2 MILLION D’ENTREPRISES RECENSÉES, MAIS LE DÉFI DE LA FORMALISATION DEMEURE
En mai 2025, l’Agence nationale de la statistique annonçait avoir recensé plus de 1,2 million d’entreprises et établissements formels et informels, dont environ 600 000 à Abidjan. Cette donnée correspondait à une opération encore en cours, avec un taux de réalisation annoncé de 75 %. Le chiffre ne constitue donc pas, à cette date, un résultat définitif du recensement. Il souligne néanmoins l’ampleur du tissu entrepreneurial national et l’importance des enjeux de formalisation. Le bilan gouvernemental mentionne également 26 514 acteurs du secteur informel accompagnés à la formalisation en 2024. Mais la formalisation ne doit pas être uniquement administrative. Elle doit ouvrir l’accès à des services utiles, au financement, à la protection sociale, à la formation et à de nouveaux marchés. Une entreprise ne devient pas nécessairement plus compétitive parce qu’elle dispose d’un numéro d’immatriculation. Elle doit également pouvoir bénéficier d’un environnement favorable à son développement.
NEUF ANS DE SOULEYMANE DIARRASSOUBA, UNE RESPONSABILITÉ QUI APPELLE UNE ÉVALUATION DOCUMENTÉE
La longévité de Souleymane Diarrassouba à la tête des départements du commerce et de l’industrie lui a permis de conduire plusieurs réformes et de suivre des projets structurants. Les données officielles mettent en évidence une croissance de l’activité commerciale et industrielle, une progression des capacités de transformation agricole, le développement de dispositifs d’accompagnement des PME et une amélioration de certains indicateurs du commerce extérieur. Ces réalisations doivent être prises en considération. Elles ne peuvent cependant être attribuées à un seul responsable ministériel, puisqu’elles résultent également de l’action d’autres administrations, des investissements privés et de l’environnement économique. Inversement, les difficultés structurelles ne peuvent être entièrement imputées à un ministre. La bonne méthode consiste à comparer les objectifs fixés aux résultats effectivement obtenus, en tenant compte des moyens mobilisés, des délais, des contraintes et des responsabilités institutionnelles. La continuité gouvernementale constitue une opportunité pour conduire des réformes dans la durée. Elle doit aussi faciliter leur évaluation. Dans une République, la confiance politique permet d’exercer une responsabilité. La transparence permet d’en apprécier les résultats.
TROIS EXIGENCES POUR PASSER DE LA CROISSANCE À LA TRANSFORMATION
La première exigence consiste à publier un bilan consolidé des politiques commerciales, industrielles, artisanales et de soutien aux PME sur la décennie 2016 à 2026. Les investissements annoncés, les financements exécutés, les projets livrés et les résultats économiques doivent être clairement distingués.
La deuxième vise à renforcer la transformation locale des matières premières et l’intégration des entreprises ivoiriennes dans les chaînes de valeur. L’objectif ne doit pas être uniquement de produire davantage, mais de développer les compétences, les marques nationales et les exportations de produits finis. La troisième porte sur les effets sociaux et territoriaux de la croissance. L’accès au crédit, la commande publique, le pouvoir d’achat, la modernisation des ateliers et la création d’emplois doivent être mesurés à partir d’indicateurs accessibles et comparables.
APRÈS DIX ANS, LA RÉPUBLIQUE ATTEND UN BILAN QUI DÉPASSE LES COMMUNIQUÉS
Les transformations économiques de la Côte d’Ivoire sont réelles et documentées. L’extension des zones industrielles, la progression de la transformation agricole, l’augmentation du nombre d’entreprises exportatrices et la structuration de l’accompagnement des PME constituent des avancées importantes. Mais ces progrès ne dispensent pas d’examiner les insuffisances. L’industrialisation doit encore être appréciée à travers les emplois créés, la compétitivité des usines et la valeur ajoutée réellement conservée sur le territoire national. Le soutien aux PME doit être mesuré par leur développement durable. La politique commerciale doit être confrontée aux réalités des marchés et du pouvoir d’achat. Le nouveau cycle ouvert en 2026 doit permettre de consolider les acquis tout en rendant plus lisibles les résultats de l’action publique. La République ne se construit ni dans la négation des progrès ni dans l’autosatisfaction. Elle se renforce lorsque les chiffres officiels peuvent être vérifiés, lorsque les politiques sont évaluées et lorsque les citoyens comprennent ce que les moyens mobilisés ont réellement produit. Après dix années de réformes, l’interrogation fondamentale dépasse les ministres et les gouvernements successifs.
La Côte d’Ivoire a-t-elle simplement développé son activité économique ou a-t-elle suffisamment renforcé sa capacité à produire, transformer, exporter et créer une prospérité durablement partagée ?
La réponse exige un examen rigoureux des faits, et non une opposition artificielle entre les réussites et les difficultés. Car les milliards annoncés ne sont pas des résultats en eux-mêmes. Les statistiques de croissance ne constituent pas, à elles seules, une politique de développement. Et la longévité ministérielle ne remplace jamais l’obligation de rendre compte. La véritable réussite économique se mesure lorsque les investissements deviennent des entreprises compétitives, lorsque les entreprises créent des emplois durables et lorsque la richesse produite ouvre davantage de perspectives aux populations.
Ferdinand Yao
le225hebdo.com
COMMERCE, INDUSTRIE, ARTISANAT ET PME, DIX ANS DE CROISSANCE, DES MILLIARDS INVESTIS, MAIS QUELLE TRANSFORMATION POUR LES IVOIRIENS ?
Par Joel Rabbi
Le 225Hebdo — L'actualité ivoirienne, chaque semaine