DECRYPTAGE / L’HOUPHOUËTISME PEUT-IL ENCORE DEVENIR UNE PRATIQUE POLITIQUE VIVANTE ?
La pensée politique de Houphouët-Boigny décryptée par Zadi Zadi

L’houphouëtisme est souvent invoqué dans les discours. Mais au-delà de la mémoire de Félix Houphouët-Boigny et des formules qui lui sont associées, un constat est réel : Le PDCI-RDA, parti d’opposition qui se réclame de l’houphouëtisme, demande, avec d’autres formations politiques, l’ouverture d’un dialogue national sur le futur organe électoral. Cette demande s’adresse au gouvernement issu du RHDP, parti au pouvoir qui se réclame lui aussi de l’houphouëtisme. Une question s’impose alors : que signifie l’houphouëtisme aujourd’hui ? Peut-il devenir une méthode concrète pour éviter que nos désaccords ne dégénèrent en crises ?
L’enjeu n’est pas seulement de célébrer une époque ou un homme. Il est de traduire des principes en actes, dans une Côte d’Ivoire où les désaccords politiques restent vifs et où la confiance entre acteurs demeure fragile. À mes yeux, quatre exigences donnent à cet héritage sa portée actuelle : le dialogue, le pardon, l’unité nationale et le progrès partagé.
Le dialogue, une méthode pour construire la confiance
La formule attribuée à Félix Houphouët-Boigny — « Le dialogue est l’arme des hommes forts » — exprime une conviction essentielle : le dialogue permet de faire primer l’intérêt général sur les intérêts particuliers et les questions d’amour-propre.
Dialoguer ne signifie ni renoncer à ses convictions ni effacer les désaccords. C’est reconnaître que les questions qui engagent l’avenir du pays ne peuvent être durablement résolues sans écouter les préoccupations des différentes composantes de la société. Le dialogue n’est donc ni une faiblesse ni une concession de principe. Il est une méthode de responsabilité politique.
Le débat sur la création du nouvel organe électoral en offre une illustration. Le 5 octobre, une partie de l’opposition et des organisations de la société civile a remis au gouvernement une proposition sur la future gouvernance électorale. Plusieurs formations politiques ont ensuite demandé l’ouverture d’un dialogue politique plus large. À la date du 21 octobre, le gouvernement n’avait pas annoncé l’ouverture d’un tel dialogue.
Il ne s’agit pas d’affirmer qu’une proposition doit s’imposer à tous. Il s’agit de reconnaître que la confiance dans les élections dépend aussi de la confiance dans les règles et dans les institutions chargées de les appliquer. Une concertation ouverte peut permettre de confronter les propositions, d’éclaircir les désaccords et de rechercher un accord suffisamment large.
Le dialogue ne préjuge pas du résultat. Il crée les conditions pour que les acteurs discutent des garanties nécessaires à des élections crédibles et apaisées. C’est en cela qu’il peut renforcer l’autorité de l’État et la légitimité des institutions.
Le pardon, un chemin d’apaisement qui ne remplace pas la justice
Les suites de la présidentielle de 2025 rappellent combien il est nécessaire de conjuguer le respect du droit avec une volonté d’apaisement.
Sébastien Dano Djédjé, président du Conseil stratégique et politique du PPA-CI, a été mis en examen le 12 octobre pour environ dix-sept chefs d’accusation, puis placé sous contrôle judiciaire. Une mise en examen ne constitue pas une déclaration de culpabilité : la procédure doit suivre son cours et les droits de la défense être respectés.
Dans les jours suivants, cinq cadres du PDCI-RDA ont été annoncés comme convoqués devant la section antiterroriste : Georges-Philippe Ezaley, Roger M’Bia, Alain Cocauthrey, Dia Houphouët Augustin et Hervé Fian. Une déclaration ultérieure du parti a également mentionné Guillaume Kouakou, portant à six le nombre de responsables concernés. Selon les informations de presse disponibles, Georges-Philippe Ezaley et Roger M’Bia ont été entendus le 19 octobre puis placés sous contrôle judiciaire. Les situations des autres responsables doivent être appréciées au regard des informations rendues publiques et de l’évolution des procédures.
Dans ce contexte, le pardon ne peut signifier ni l’effacement des responsabilités, ni l’oubli des victimes, ni l’abandon des procédures judiciaires. La justice doit pouvoir travailler librement et établir les faits. Mais il faut aussi éviter que les blessures, les accusations et les rancœurs ne condamnent les acteurs politiques à un affrontement permanent.
La formule « l’oiseau ne se fâche pas contre la branche », souvent associée à la sagesse politique d’Houphouët-Boigny, porte une leçon de retenue et de réconciliation. Faire vivre le pardon, c’est préserver la possibilité d’un apaisement et d’un retour à une vie politique commune, sans préjuger des situations individuelles et sans se substituer à la justice.
Le pardon n’est pas l’impunité. Il est le refus de faire de la rancœur le principe durable de la vie nationale.
Le retour des opposants : un principe, des situations différentes
Le retour de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, le 13 septembre 1988, après plusieurs années d’exil, demeure un épisode marquant. Opposant déterminé au régime de Félix Houphouët-Boigny, il a ensuite été reçu officiellement par le président, le 29 septembre. Ce retour et cette rencontre n’ont pas effacé leurs divergences et n’ont pas, à eux seuls, instauré le pluralisme politique. Ils rappellent toutefois qu’une voie de retour et de rencontre avait pu être trouvée entre un chef de l’État et un opposant.
Cette expérience invite à défendre un principe général : tout citoyen doit pouvoir envisager de rentrer dans son pays et, s’il y a lieu, répondre de ses actes devant les juridictions compétentes, dans le respect du droit.
Ce principe ne signifie pas que les situations de Guillaume Soro et de Tidjane Thiam soient identiques. Guillaume Soro est concerné par des décisions judiciaires et des mandats publiquement rapportés, notamment une condamnation par contumace à la réclusion à perpétuité en 2021 et un mandat d’arrêt international. Sa situation appelle donc une réponse dans le cadre des voies de droit.
Pour Tidjane Thiam, le PDCI-RDA a demandé des assurances concernant sa sécurité en cas de retour. Le 14 octobre, le porte-parole du gouvernement a renvoyé les questions liées aux procédures en cours aux magistrats compétents. Il convient donc de distinguer les demandes d’assurance politique ou sécuritaire des décisions qui relèvent de la justice.
Il ne s’agit ni de réclamer un traitement particulier pour l’un ou l’autre, ni de confondre leurs situations. Il s’agit de se demander si les voies légales, les garanties nécessaires et les démarches applicables peuvent être clarifiées. Un débat responsable doit tenir ensemble deux exigences : le respect des décisions de justice et la possibilité, pour chaque citoyen, d’exercer ses droits dans le cadre de la loi.
Le précédent de Laurent Gbagbo ne commande pas une réponse identique pour tous. Il rappelle qu’un pays doit préserver le lien avec ses citoyens, y compris ses opposants, et que le dialogue peut accompagner l’application du droit sans s’y substituer.
L’unité nationale et le progrès partagé comme horizon
L’héritage d’Houphouët-Boigny ne saurait se limiter à la recherche de l’apaisement entre responsables politiques. L’unité nationale doit aussi se construire dans la manière dont les citoyens se sentent représentés, écoutés et traités par les institutions.
Elle ne suppose pas l’absence de divergences. Elle suppose la capacité de les gérer sans transformer l’adversaire en ennemi irréconciliable, sans exclure des citoyens de la communauté nationale et sans faire de l’appartenance politique un motif de stigmatisation.
Cette unité doit enfin servir un objectif concret : le progrès partagé. La paix politique n’a de sens durable que si elle s’accompagne d’améliorations visibles dans la vie des populations, d’un accès plus équitable aux possibilités de développement et d’institutions au service de tous.
Conclusion : juger l’héritage à l’aune du présent
Célébrer Félix Houphouët-Boigny, c’est aussi interroger notre pratique politique actuelle. Dans une Côte d’Ivoire traversée par des tensions, l’houphouëtisme ne se mesure pas à la fréquence avec laquelle on l’invoque, mais à la capacité des responsables à faire du dialogue, du pardon, de l’unité nationale et du progrès partagé des pratiques effectives.
Le dialogue doit aider à construire des règles communes. Le pardon doit ouvrir un chemin d’apaisement sans effacer la justice. L’unité nationale doit permettre à chaque citoyen de trouver sa place dans la communauté politique. Et le progrès doit bénéficier au plus grand nombre.
Ces principes engagent tous ceux qui se réclament de l’houphouëtisme. Ils ne prennent leur sens que lorsqu’ils deviennent des actes, au service de tous les Ivoiriens.
ZADI ZADI Expert des questions de paix, de sécurité et de gouvernance Conseiller régional de la Nawa Cadre du PDCI-RDA

le225hebdo.com
DECRYPTAGE / L’HOUPHOUËTISME PEUT-IL ENCORE DEVENIR UNE PRATIQUE POLITIQUE VIVANTE ?
La pensée politique de Houphouët-Boigny décryptée par Zadi Zadi
Par Joel Rabbi
Le 225Hebdo — L'actualité ivoirienne, chaque semaine